
« The King and The Oak » est un poème de Robert E. Howard publié de façon posthume dans le numéro 33 du magazine pulp Weird Tales de février 1939. Le poème met en scène Kull, guerrier originaire d’Atlantis qui, après une série de péripéties, devient roi de Valusia : le personnage est connu pour être en quelque sorte un prototype de Conan le Cimmérien, plus célèbre. La date d’écriture exacte du poème ne semble pas connue : on peut toutefois supposer qu’il fut écrit avant qu’Howard n’abandonne Kull au profit de Conan, en 1932.
J’en propose ci-dessous quatre traductions personnelles, qui pourront toujours être modifiées, suivies d’un bref commentaire et du texte original en anglais (États-Unis).
Le Roi et le Chêne – Robert E. Howard
Le Roi et le Chêne [1ère version : je m’efforce ici de rendre le plus possible le sens du poème, sans chercher à rendre précisément la prosodie et la métrique.]
Avant que les ombres n’eussent massacré le soleil les milans s’élevaient librement,
Et Kull chevauchait le long de la route sylvestre, son épée rouge près du genou ;
Autour du monde les vents murmuraient : « Le roi Kull chevauche vers la mer. »
Le soleil pourpre s’abîma en la mer, les longues ombres grises s’abattirent ;
La lune se leva telle un crâne d’argent qui suscitait le sortilège d’un démon,
Car dans son éclat de grands arbres se dressaient comme des spectres lâchés de l’enfer.
Les arbres se dressaient dans la lumière spectrale, monstruosités inhumaines et pâles ;
Kull tenait chaque tronc pour une forme vivante, chaque branche pour un membre noueux,
Et des yeux d’aucun mortel, étranges et maléfiques, flamboyaient d’une manière horrible en le toisant.
Les branches se tordaient telles des serpents noueux, elles rossaient la nuit,
Et un chêne gris aux oscillations rigides, horrible à voir,
Déchira ses racines puis bloqua la voie, sinistre dans la lumière sépulcrale.
Ils luttèrent sur la voie sylvestre, le roi et l’affreux chêne ;
Les longs membres ployaient l’homme dans leur étreinte, mais jamais un mot ne fut prononcé ;
Et, futile dans sa main de fer, une dague se brisa.
D’entre les arbres monstrueux et remuants s’éleva un refrain ténu,
Empli par l’intensité de deux millions d’années de malveillance, de haine et de douleur :
« Nous étions les seigneurs avant que l’homme vînt et nous serons seigneurs à nouveau. »
Kull discerna un empire étrange et ancien qui se soumettait à l’avancée de l’homme
Comme des royaumes de brins d’herbe face aux fourmis en marche,
Et il fut saisi d’horreur ; dans la lumière de l’aube, comme s’il était en transe.
Les mains ensanglantées, il se battait contre un arbre calme et silencieux ;
Il s’éveilla, comme d’un cauchemar ; un vent souffla sur la prairie,
Et Kull de la haute Atlantis chevaucha en silence vers la mer.

Le Roi et le Chêne [deuxième version : je m’efforce cette fois de restituer quelque chose du rythme en structurant les vers selon des sous-mètres français : les deux premiers vers de chaque strophe sont ainsi composés de décasyllabes suivis d’hexasyllabes, le troisième vers étant lui composé d’un hexasyllabe suivi d’un décasyllabe, cette inversion finale donnant un certain dynamisme. Contraintes artificielles, sans doute, qui impliquent d’ailleurs certaines coupes et quelques écarts avec le poème initial, mais c’est une tentative comme une autre de rendre quelque chose de la prosodie d’Howard, et un découpage alternatif de la strophe, voir sur ce sujet les pistes d’analyse.]
Les ombres allaient dévorer le soleil ; les milans dans leur vol
Toisaient Kull à cheval dans la forêt, l’épée rouge au genou,
Et les vents murmuraient : « Le roi s’en va chevauchant vers la mer. »
Le soleil succomba dedans les flots, cédant aux ombres grises ;
Telle un crâne d’argent la haute lune échafaudait un sort,
Puisque dans ses rayons les arbres se dressaient comme des spectres.
Dans l’éclat sépulcral les arbres se dressaient, monstres informes ;
Aux yeux de Kull chaque tronc s’animait, levait des bras noueux,
Lui lançait en retour des regards flamboyants de malveillance.
Les branches vrillaient comme des serpents et flagellaient la nuit ;
Puis un chêne gris au raide ondoiement, chose terrible à voir
Dans l’éclat sépulcral, se déracina puis bloqua la voie.
Ils luttèrent en plein milieu du chemin, le roi et l’affreux chêne ;
Dans les longs membres l’homme se tordait, sans qu’un mot ne jaillît ;
Il frappait d’un poignard mais celui-ci se brisa, inutile.
Parmi les arbres monstrueux monta un refrain affaibli
Qu’emplissait deux fois un million d’années, de haine et de douleur :
« Nous étions les seigneurs avant l’homme et nous le serons encore. »
Kull sentit un empire étrange et vieux qui pliait devant l’homme
Ainsi que les royaumes de brins d’herbe à l’abord des fourmis,
Et l’horreur le saisit ; à l’aube, comme quelqu’un entre en transe.
Il ensanglantait ses mains contre un arbre immobile et muet ;
Il s’éveilla comme d’un mauvais rêve ; un vent brossait le pré,
Kull de Haute-Atlantis chevaucha en silence vers la mer.

Le Roi et le Chêne [troisième version : en prose. On pourrait tout aussi bien restituer la structure en strophes, sur le modèle de la première version, et donner l’illusion du vers, mais il s’agit ici de proposer un mode de lecture différent.]
Les ombres n’avaient pas encore mis à mort le soleil ; les milans volaient en toute liberté. Son épée rouge au genou, Kull chevauchait le long de la route forestière ; et les vents murmuraient au monde : « Le roi Kull chevauche vers la mer. »
Le soleil pourpre disparut à l’horizon, les longues ombres grises s’abattirent. La lune parut, comme un crâne d’argent qui façonnait le sortilège d’un démon, car dans son éclat se dressaient de grands arbres, tels des spectres échappés de l’enfer.
D’une pâleur inhumaine, les arbres monstrueux se dressaient dans la lumière spectrale ; Kull voyait dans chaque tronc une forme vivante, dans chaque branche un membre noueux, et des yeux étranges et maléfiques, qui n’appartenaient à aucun mortel, lançaient des flammes horribles en lui rendant son regard.
Les branches se tordaient telles des serpents noueux, donnant de grands coups à la nuit, et un chêne gris horrible à voir, raide dans ses ondulations, arracha ses racines du sol pour se mettre au milieu la voie, paraissant sinistre dans la lumière sépulcrale.
Le roi et l’affreux chêne luttèrent sur la voie forestière ; l’homme se contorsionnait dans les longs membres de l’arbre, mais sans jamais dire un mot ; futile dans sa main de fer, une dague se brisa.
Parmi les arbres monstrueux qui remuaient s’éleva un refrain ténu, qu’emplissait violemment deux millions d’années de malveillance, de haine et de douleur : « Nous étions les maîtres avant que l’homme ne vînt et nous serons de nouveau les maîtres. »
Kull discerna là un empire étrange et ancien qui se soumettait devant l’avancée de l’homme, ainsi que des royaumes d’herbage face aux fourmis en marche, et il fut saisi d’horreur ; il resta comme en transe dans la lumière de l’aube.
Les mains ensanglantées, il se battait contre un arbre inerte et silencieux ; il s’éveilla, comme d’un cauchemar ; du vent soufflait sur la prairie, et Kull de la haute Atlantis chevauchait en silence vers la mer.

Le Roi et le Chêne [quatrième version, rimée : je ne cherche pas ici à rendre un mètre quelconque mais simplement les rimes suivies pour chaque tercet, comme dans le texte anglais, avec en particulier au dernier tercet la reprise de la rime du premier ; on peut relever une rime fausse avec le mot « roi », mais Howard fait également des rimes approximatives dans certaines strophes, tendant à l’allitération.]
Avant que les ombres n’eussent massacré le soleil les milans s’élevaient librement,
Et Kull allait, son épée rouge au genou, sur la route sylvestre chevauchant ;
« Le roi Kull chevauche vers la mer » murmuraient tous les vents.
Les longues ombres grises s’abattirent, le soleil pourpre s’abîma dans les hauts-fonds ;
La lune se leva telle un crâne d’argent qui suscitait le sortilège d’un démon,
Car dans son éclat de grands arbres se dressaient, comme des spectres d’enfer montés des tréfonds.
Pâles, inhumains, dans la lumière spectrale se dressaient les arbres monstrueux ;
Kull tenait chaque tronc pour une forme vivante, chaque branche pour un membre noueux,
Et, flamboyants horriblement, n’appartenant à aucun mortel, le toisaient d’étranges et maléfiques yeux.
Les branches se tordaient telles des serpents noueux, elles rossaient la nuit,
Et, horrible à voir avec ses ondoiements rigides, un chêne gris
Déchira ses racines puis bloqua la voie, sinistre dans la lumière sans vie.
Ils luttèrent sur la voie sylvestre, l’affreux chêne et le roi ;
Les longs membres tordaient l’homme dans leur étreinte, sans qu’un mot résonnât ;
Et, futile dans sa main de fer, une dague se brisa.
D’entre les arbres monstrueux et remuants s’éleva un refrain sans chaleur,
Empli par l’intensité de deux millions d’années de malveillance, de haine et de douleur :
« Nous étions les seigneurs avant que l’homme vînt, et nous serons à nouveau seigneurs. »
Kull discerna un empire qui se soumettait à l’avancée de l’homme, étrange et singulier,
Comme des royaumes de brins d’herbe face aux fourmis et leur défilé,
Et il fut saisi d’horreur ; dans la lumière de l’aube, comme s’il était pétrifié.
Il luttait avec un arbre calme et silencieux, les mains en sang ;
Il s’éveilla, comme d’un cauchemar ; sur la prairie soufflait le vent,
Et, en silence, Kull de la haute Atlantis s’en alla vers la mer chevauchant.
Contexte : la poésie des pulps
Kull est un personnage important pour la carrière d’auteur de Robert Howard puisque c’est une nouvelle mettant en scène le personnage, « The Shadow Kingdom », publiée dans Weird Tales en 1929, qui lui vaut d’être considéré comme un « père » de la sword and sorcery (en parallèle d’un récit consacré à un autre de ses héros, Solomon Kane). Mais Howard peine par la suite à vendre d’autres textes ayant Kull pour protagoniste et l’abandonne, et c’est Conan qui s’impose plus tard.
De façon intrigante, si Howard a donc écrit un poème consacré à Kull, il ne semble pas avoir écrit de poème dont Conan est un personnage en tant que tel, même si le poème « Cimmérie » (« Cimmeria ») a été une étape de sa création, et si l’on peut prendre en considération le poème « La Route des Rois (« The Road of Kings »). On peut donc se demander si « The King and the Oak » est le dernier texte qu’Howard a pu consacrer à Kull, même si l’auteur délaisse la poésie après 1930.
Il n’est pas étonnant cependant de constater que le poème est publié en 1939 alors qu’Howard s’est suicidé en 1936 : l’auteur était une figure majeure du pulp et ses textes étaient populaires. Weird Tales inclut donc régulièrement des poèmes, des récits inédits ou réédités de Howard dans les années qui suivent sa mort (Lovecraft, mort en 1937, a droit au même traitement !). Le pulp par ailleurs publiait fréquemment des poèmes, ce qui constituait un débouché pratique pour les auteurs, même si les poèmes étaient moins bien payés que les récits (lire ici trois poèmes de Lovecraft parus dans Weird Tales).
À noter : le poème a eu droit en octobre 1971 a une adaptation en comics par Marvel (qui détenait aussi les droits sur Conan) pour son magazine Conan the Barbarian, numéro 10. C’est alors Roy Thomas qui adapte le poème au scénario, et Marie et John Severin qui se chargent du dessin.

Pistes d’analyse
L’auteur Frank Coffman explique au sujet du poème qu’il est une forme de « litterary ballade », soit un poème narratif qui imite une ancienne ballade folk, ou ballade traditionnelle, d’un auteur anonyme.
En principe, la ballade est composée de quatrains qui suivent le schéma de rimes ABCB (pour exemple, on peut lire « La Complainte du vieux marin » de Coleridge), donc les accents sont répartis par vers en alternance : 4-3-4-3, les vers non rimés ayant un accent en moins.
Howard respecte cependant les particularités de ballade littéraire, alternant plus précisément le tétramètre iambique (premier et troisième vers, non rimés) et le trimètre iambique (vers rimés). Mais il ajoute en plus deux vers de façon à construire un sizain, ce qui donne le schéma de rimes ABCBDB, le tout complété par des allitérations.
Or le poème tel qu’il est publié donne l’impression d’une suite de tercets, aux vers longs, et aux rimes suivies. Il faut donc procéder à un redécoupage pour saisir la forme identifiée par Frank Coffman, lui même proposant pour la première strophe (en capitales, des allitérations) :
Before the SHADOWS SLEW the SUN [A]
the kites were soaring free, [B]
And Kull RODE down the forest ROAD, [A]
his red sword at his knee; [B]
And WINDS WERE WHISPERING round the WORLD: [A]
“KING KULL rides to the sea.” [B]
Jeu de cache-cache poétique assez subtil, donc, qui montre qu’Howard avait le souci du détail.
Par ailleurs, le lecteur de fantasy lisant le poème ne peut guère s’étonner de voir que l’intrigue repose sur une personnification, voire une allégorie, du chêne qui devient un personnage mythique incarnant une forme d’horreur essentielle et ancienne (touche lovecraftienne !). Frank Coffman relève que ce motif du chêne magique est fréquent dans la mythologie irlandaise : on pourra lire des poèmes du baron irlandais Dunsany sur le thème de la nature en lutte contre l’homme. Mais tout cela n’est qu’une transe guerrière (sur cet autre motif, on peut lire « Cuchulain combat les flots », du poète irlandais William Butler Yeats, amis aussi la nouvelle « La Fille du géant du gel » de Howard !) ou un rêve, et Kull reprend sa route : au lecteur d’interpréter son silence !
The King and the Oak
A Poem of King Kull
Before the shadows slew the sun the kites were soaring free,
And Kull rode down the forest road, his red sword at his knee;
And winds were whispering round the world: « King Kull rides to the sea. »
The sun died crimson in the sea, the long gray shadows fell;
The moon rose like a silver skull that wrought a demon’s spell,
For in its light great trees stood up like spectres out of hell.
In spectral light the trees stood up, inhuman monsters dim;
Kull thought each trunk a living shape, each branch a knotted limb,
And strange unmortal evil eyes flamed horribly at him.
The branches writhed like knotted snakes, they beat against the night,
And one gray oak with swayings stiff, horrific in his sight,
Tore up its roots and blocked his way, grim in the ghostly light.
They grappled in the forest way, the king and grisly oak;
Its great limbs bent him in their grip, but never a word was spoke;
And futile in his iron hand, a stabbing dagger broke.
And through the monstrous, tossing trees there sang a dim refrain
Fraught deep with twice a million years of evil, hate and pain:
« We were the lords ere man had come and shall be lords again. »
Kull sensed an empire strange and old that bowed to man’s advance
As kingdoms of the grass-blades before the marching ants,
And horror gripped him; in the dawn like someone in a trance.
He strove with bloody hands against a still and silent tree;
As from a nightmare dream he woke; a wind blew down the lea,
And Kull of high Atlantis rode silent to the sea.