poème en prose de Clark Ashton Smith

« The Traveller » (« Le Voyageur ») est un poème en prose de Clark Ashton Smith, qui provient de son recueil Ebony and Crystal (Ébène et Cristal), publié en1922. La santé de Smith, alors mauvaise, le pousse à se consacrer tant bien que mal à la poésie, et à délaisser les récits longs. « The Traveller » est le premier poème de la section « Poèmes en prose » du recueil, et peut tout aussi bien être lu comme une micronouvelle qui laisse sa part à l’imagination du lecteur. Smith est fréquemment associé à Lovecraft, les deux faisant partie d’un même cercle d’auteurs, et la correspondance entre Smith et Lovecraft commence après la parution du recueil. Les deux auteurs partagent en effet le goût du fantastique, certains thèmes, et des références communes telles que Poe, Milton, Swinburne, George Sterling, Les Mille et Une Nuits, Baudelaire (qu’il a traduit !) et les symbolistes français…
Je propose ci-dessous une traduction personnelle du poème, suivie d’un bref commentaire et du texte anglais (États-Unis).

Le Voyageur

(Dédié à V. H)

« Étranger, où t’en vas-tu, vêtu des tristes oripeaux du pèlerin, chaussé de sandales déchirées qui retiennent la poussière et la fange de tant de chemins tortueux ? Arborant un front que des soleils d’ailleurs ont noirci, une chevelure rendue chenue par des lunes d’ailleurs ? Erres-tu en quête de cités plus formidables que Rome, aux murs d’opale et de cristal, aux sanctuaires plus blancs que les nuages d’été, ou que l’écume des mers hyperboréennes ? Ou pérégrines-tu vers des contrées inhabitées, inexplorées, vers les déserts privés de soleil, qu’éclairent les phares funestes et désastreux des volcans ? Ou recherches-tu un rivage plus extrême, où les monstrueux lis rouges sont tels une parade royale, qui perdure avec d’innombrables flambeaux fixés dans les airs, à la lisière d’eaux étales ?
— Nenni, ce n’est rien de cela que je cherche, mais je cherche de toute éternité la cité et la contrée où se tenait mon ancien foyer : en quête de celui-ci, j’ai erré depuis les premières années de ma jeunesse immémoriale, jusqu’à présent, et j’ai mêlé la poussière de bien des royaumes, de bien des grand-routes, dans l’ourlet de mes habits. J’ai vu les cités plus formidables que Rome, les sanctuaires plus immaculés que les nuages d’été ; les contrées inhabitées et inexplorées, et le pays qui est envahi de monstrueux lis rouges. J’ai vu même les lointaines murailles aériennes des cités de mirage, et les prairies safranées du couchant, mais jamais plus la cité et la contrée de mon foyer d’autrefois.
— Où s’étend la contrée de ton foyer ? par quel nom la reconnaîtrons-nous, et en distinguerons-nous la renommée, parmi celles de bien des pays ?
— Las ! J’ignore où elle s’étend ; il n’en est trace ni dans les vastes parchemins noircis des géographes, ni sur les cartes des vieux marins qui ont navigué jusqu’aux confins de la septième mer. Son nom, jamais je ne l’ai découvert, bien que j’ai appris le nom d’empires qui gisent sous des étoiles invisibles à nos yeux. Je me suis exprimé en une foule de langages, dans des langues barbares, inconnues de Babel ; et j’ai entendu le parler de bien des hommes, de ceux-là même qui habitent d’étranges îles de la mer de feu et de la mer de glace. Le tonnerre, les luths, les tambours de guerre, la délicate complainte des insectes, et l’extraordinaire gémissement du simoun ; les lyres d’ébène, damasquinées de cristal, les cloches de malachite aux battants dorés ; le chant d’oiseaux exotiques qui soupirent comme des femmes ou sanglotent tels des fontaines ; les bruissements et criailleries du feu, le marmonnement énorme de cités assoupies, le tumulte bigarré de cités dans la lumière de l’aube, et le murmure lent et las des ruisseaux qui sillonnent le désert — tout, tout cela je l’ai entendu, mais jamais, en aucun lieu, d’aucune langue, un son ou une syllabe qui ressemblât en rien au nom que je voudrais connaître. »

Pour lire un autre poème en prose du même recueil : « Tiré d’une lettre » (ou « La Muse d’Atlantis »).

texte en français de Clark Ashton Smith
Orphée, peinture de Gustave Moreau, 1865 (musée d’Orsay).

Commentaire : de Baudelaire à Lovecraft

Le poème de Smith fait écho au symbolisme : goût du mot rare, thème mélancolique, obscurité relative… Et le choix du poème en prose, rare dans la poésie américaine, contribue au caractère étrange du texte tout en le rattachant étonnamment à une tradition européenne. De la même façon que « Tiré d’une lettre » (voir ci-dessus) pouvait se lire comme une invitation au voyage baudelairienne, il y a quelque chose, pour le lecteur français, des Petits Poèmes en prose de Baudelaire dans ce « Voyageur », où l’on retrouve par exemple le dialogue énigmatique entre interlocuteurs anonymes, et bien sûr la mélancolie inhérente aux quêtes vaines. Poe bien sûr n’est pas loin (qu’on songe par exemple à Ulalume), et ce sont bien ces références communes qui ont pu séduire Lovecraft.
On peut d’ailleurs noter la ressemblance frappante entre le poème de Smith et la nouvelle « The Quest of Iranon » (« La Quête d’Iranon ») de Lovecraft. Cette nouvelle écrite en 1921 est publiée seulement en 1935 dans le magazine Galleon : Lovecraft y raconte les mésaventures d’Iranon, grand voyageur en apparence immortel, vêtu pauvrement, qui est en quête de la cité d’Aira, dont il est originaire mais dont il se souvient mal. Or personne ne semble en avoir entendu parler. Formulons une évidence : non seulement Smith n’aurait pas pu la lire, mais Lovecraft n’a pas pu être influencé par Smith lors de l’écriture ! Pourtant le thème de la nouvelle fait écho au poème en prose, Smith poussant encore plus loin peut-être l’allégorie puisque son locuteur ignore même le nom de la cité qu’il cherche, bien qu’il en soit originaire. Quelle est alors la part du rêve, de l’imagination poétique, et la part de vérité ? Chez Lovecraft, cette espèce de dédoublement du monde onirique et du mon réel (caractéristique des nouvelles de son dit « cycle du rêve ») peut renvoyer à Platon, mais aussi à Schopenhauer (voir sur ce sujet « Ex Oblivione« ), le philosophe allemand étant d’ailleurs une référence pour les symbolistes : son pessimisme s’accordait avec la mélancolie, et, dans le vain acharnement du locuteur errant de Smith, on peut retrouver quelque chose de la notion de volonté chez Schopenhauer, soit une force qui veut mais rencontre des obstacles qui, même franchis, n’aboutissent qu’à une expérience éphémère du bonheur.
À noter : je n’ai pas trouvé l’identité du dédicataire du poème, « V. H ».

Clark Ashton Smith et Lovecraft
Le Voyageur contemplant une mer de nuages, peinture de Caspar David Friedrich, 1818 (Kunsthalle, Hambourg).

THE TRAVELLER

(Dedicated to V. H.)

« Stranger, where goest thou, in the sad raiment of a pilgrim, with shattered sandals retaining the dust and mire of so many devious ways? With thy brow that alien suns have darkened, and thy hair made white from the cold rime of alien moons? Wanderest thou in search of the cities greater than Rome, with walls of opal and crystal, and fanes more white than the summer clouds, or the foam of hyperboreal seas? Or farest thou to the lands unpeopled and unexplored, to the sunless deserts lit by the baleful and calamitous beacons of volcanoes? Or seekest thou an extremer shore, where the red and monstrous lilies are like a royal pageant, pausing with innumerable flambeaux held aloft on the verge of the waveless waters? »
« Nay, it is none of these that I seek, but forevermore I seek the city and the land of my former home: In the quest thereof I have wandered from the first immemorable years of my youth till now, and have mingled the dust of many realms, of many highways, in my garments’ hem. I have seen the cities greater than Rome, and the fanes more white than the clouds of summer; the lands unpeopled and unexplored, and the land that is thronged by the red and monstrous lilies. Even the far, aerial walls of the cities of mirage, and the saffron meadows of sunset I have seen, but nevermore the city and land of my former home. »
« Where lieth the land of thine home? and by what name shall we know it, and distinguish the rumour thereof, among the rumours of many lands? »
« Alas! I know not where it lieth; nor in the broad, black scrolls of geographers, and the charts of old seamen who have sailed to the marge of the seventh sea, is the place thereof recorded. And its name I have never learned, howbeit I have learned the name of empires lying beneath stars to us invisible. In many languages have I spoken, in barbarous tongues unknown to Babel; and I have heard the speech of many men, even of them that inhabit the strange isles of the sea of fire and the sea of snow. Thunder, and lutes, and battle-drums, the fine unceasing querulousness of gnats, and the stupendous moaning of the simoon; lyres of ebony, damascened with crystal, bells of malachite with golden clappers; the song of exotic birds that sigh like women or sob like fountains; whispers and shoutings of fire, the multitudinous mutter of cities asleep, the manifold tumult of cities at dawn, and the slow and weary murmur of desert-wandering streams—all, all have I heard, but never, in any place, from any tongue, a sound or syllable that resembled in the least the name I would learn. »